La réputation dont jouit le marais de Sailly Bray lui vaut une place à part dans l'inconscient sauvaginier, et une escapade sur les terres du Vicomte s'imposait. Le plaisir de goûter aux délices de cette hutte de légende a sans doute beaucoup compté dans l'enthousiasme de David et Bruno à venir jouer un remake des 400 Coups à notre façon.
Par la route, il faut quitter Noyelles, dépasser Nolette et se laisser surprendre par la grande dépression du Mont Gréval pour atteindre le marais après quelques louvoiements dans la géographie incertaine de Sailly Bray. Du ciel, la grande mare de la Hutte des 400 coups est immanquable: elle est la dernière tâche d'eau dans le prolongement occidental des marais des Isles à Ponthoile, à moins de 4 kilomètres de la Baie de Somme. Que la pluie soit tombée en abondance, ou que les vannes du Dien qui traverse le territoire soient fermées, et ce sont plus de 100 hectares de platières entretenues comme un jardin qui se recouvrent d'une mince pellicule d'eau claire et transorment l'endroit en un paradis pour l'avifaune. L'alternance de prairies humides, de phragmitaies, de tourbières, le cours de deux rivères au nord et au sud du marais conjugués aux efforts constants du maître des lieux, Pascal Noël, améliorent au fil du temps un biotope remarquable où, en dehors des bécassines, nous avons eu la chance de croiser à trois reprises une marouette ponctuée. Preuve, si besoin en était encore, que la chasse du gibier d'eau est contribue indiscutablement à l'entretien des zones humides et la protection des espèces migratrices.
En poussant, un peu tôt au goût de Pascal Noël, les portes du marais, on revit sans doute à l'identique ce que Christian Rocher, invité par l'inventeur du marais des 400 coups écrivait dans la Chasse des Canards: un petit sentier débute entre deux haies de saules taillées à la Française pour s'enfoncer sous un véritable tunnel de verdure dont pas une branche ne dépasse. Après un virage sans qu'il soit possible de soupçonner où se trouve la hutte ou même le lac, nous atteignons une sorte de patio cimenté recouvert d'une tonnelle de vigne vierge et de lierre. Le ciel est clair et le vent de sud, délicieux. Nous remettons la découverte de la hutte à plus tard : il est à peine 10 heures et nous attaquons le marais par le Nord, en direction des Petits Joncs. Une trentaine de platières très larges filent vers la Rivière des Isles et disparaissent dans une roselière traitresse. Le décor est planté et la journée sera sportive: une bécassine, puis dix autres nous saluent à bonne distance, le sol révèle, toujours un peu tard, ses pièges et il faut peu de temps pour que nous commencions à chercher des excuses à l'approximation de nos premiers tirs. Les billes d'acier nous fourniront tout au long de la journée un prétexte imparable...
Une fois battue cette zone très ouverte, et levée une trentaine d'oiselles le paysage change. La zone dite des Grands Joncs, qui sépare le marais du village de Sailly Bray nous révèle une phragmitaie géante peuplée de grenouilles et percée de mares où nous rêvons de surprendre des sarcelles. Il y a peu de bécassines dans cette roselière, et c'est sans doute mieux ainsi... Conformément à l'impératif de gestion durable qu'a fixé le SMACOPI depuis la reprise en main du site depuis 1992, des chevaux camarguais, des chèvres et un troupeau d'impressionnants Highland Cattle contribuent à l'entretien du biotope, manière de rompre avec des années de gestion calamiteuse du marais de Sailly Bray. Car ce paradis, géré désormais de manière scientifique a connu des heures sombres que Patrice Février décrit ainsi dans son dernier ouvrage: les chemins défoncés par des machines trop lourdes, les platières refaites aux mêmes places par un Sysiphe borné, la tourbe brûlée en 1976 à cause d'un entêtement aveugle, l'affreuse mort d'un jeune garde écrasé par le retournement de son tracteur en plein marais,un dérangement et une sur-chasse inaceptables pour le gibier. On ne chasse désormais que trois fois par semaine à Sailly Bray et encore, que jusqu'au 11 novembre. Les bovins assurent dans cette zone spongieuse la tonte des platières et... nous font presser le pas. C'est sans regrets que nous franchissons le Dien vers le sud pour rejoindre la Bordure Basse. Une vingtaine de long becs se lèvent à des distances improbables dans des platières et nous rejoignons la hutte vers 13 heures, émerveillés et bredouilles.
Nous mettons à profit un copieux déjeuner pour découvrir les talents de cuisinier de David et la hutte proprement dite. Christian Rocher en donne une description fidèle: Je suis dans la hutte certainement. [...] L'installation est extraordinaire. Madame de Méré y a ses appartements personnels, le garde son logement et naturellement, la hutte elle-même comporte de nombreuses pièces très vastes avec chauffage central, téléphone, etc. Parois en pitchpin vernis, meubles assortis, tout brille.[...] La pièce dans laquelle nous sommes est la salle à manger. Un passage la fait communiquer avec une grande pièce, la salle de veille et de tir. Dans la façade à trois pans sont aménagées une douzaine d'ouvertures qui donnent sur le lac. Ces visées sont fermés par des glaces très pures et parfaitement entretenues qui permettent de voir très clairement sans avoir à les ouvrir. Depuis cette visite, en 1948, rien n'a changé... ici, tout n'est qu'ordre, luxe, calme et volupté et il nous faut des trésors de volonté pour nous extirper de ce palace, reprendre nos waders humides et traquer à l'est de la mare, la seconde partie du marais.
Nous attaquons par la Bordure Haute, le long de la route de Nolette et une vingtaine d'oiseaux nous font maudire l'acier, le bismuth et... le plomb. Le travail irreprochable de la jeune cocker de Bruno n'y fait rien, quand elles partent à portée, les bécassines nous surprennent encore et il faut attendre une nouvelle traversée du Dien, vers le Nord et la Plaine, pour que Bruno décroche un premier oiseau suivi presqu'immédiatement par un tir impeccable de David. Dans les deux cas, le rapport dont nous gratifie la jeune Lally vient parfaire l'instant. Le reste de l'après-midi est à l'avenant, et l'on voit David lever une vingtaine d'oiseaux en moins d'une minute, Bruno se faire proprement attaquer par une bécassine qu'il avait sifflée, Lally retrouver les oiseaux tués dans les roselières les plus denses, et une demi-heure de passage incessant de bécassines au-dessus de nos têtes et au final, nous trois, fourbus et heureux d'avoir vu tant de longs becs, d'avoir pu en tirer quelques uns et de pouvoir profiter de ce marais d'exception.
J'ai du quitter mes acolytes avant la volée mais la nuit qu'ils ont passée sur place fut, d'après leurs confidences téléphoniques incessantes et malgré un attelage sans âme (on ne peut pas chasser avec ses propres appelants), digne de la légende de la hutte des 400 coups, luxueuse, animée et magique.
Si l'aventure vous tente, vous pouvez prendre contact avec Maryline Gence (marylinegence@baiedesomme.org) ou appeler le SMACOPI au 03 22 20 60 33.
(Merci à David et Bruno)
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